LITTERATURE ET IDENTITE FRANÇAISE
Kelly Basilio - Université de Lisbonne
S'il est vrai que dans toute culture, le cognitif, l'éthique et l'esthétique sont étroitement intriqués, ils le sont peut-être tout particulièrement dans la culture française. Et peut-être, encore plus particulièrement que dans d'autres cultures, est-ce l'esthétique et le cognitif qui d'abord s'y commandent l'un l'autre, avant de commander à leur tour l'éthique. Et peut-être enfin est-ce pour cela même que de tous les arts, c'est la littérature qui a joué – et joue encore, qui sait – en France le plus grand rôle dans sa culture. Rôle formateur, à n'en pas douter, et aussi transformateur.
Rôle qui serait même fondateur. Car c'est peut-être la littérature française qui est à l'origine même de l'identité française. Car elle est sans doute à l'origine de ce qui, avant toute autre chose, constitue cette identité, le dernier appui où elle peut reprendre pied quand elle s'égare, son dernier tremplin – et non, j’espère, son dernier retranchement, car une identité doit sans cesse se repenser, se reconstruire-, son dernier repère pour s'y retrouver, pour se reconnaître telle qu'en elle-même: je veux parler de la langue française.
En effet, en aucune façon, comme si couramment on l'entend dire, une langue n'est le "reflet" d'une culture; des linguistes comme Emile Benveniste[1] ou, plus près de nous, Henri Meschonnic[2], magistralement le démontrent: la langue est elle-même acte de culture, culture en acte, en acte de dire, et du même coup, de se dire, de s'affirmer, d'être. Les poètes, plus crucialement encore que d'autres sans doute, le vivent:
Dire signifiant faire
Et faire signifiant être
Notre façon d'être
Est de pratiquer la langue française", écrit Francis Ponge.
Or cette langue française, qui a été et continue d'être, le plus puissant agent de "francité", cette langue française qui continue de façonner l'"être" Français, cette langue française, celle que les Français parlent aujourd'hui, elle est, redisons-le, le produit de la littérature française: forgée, formée, fixée par cette littérature.
Langue française du "bon usage", dont le principe et la définition remontent au XVIIème siècle et à Vaugelas: "la façon de parler de la plus saine partie de la cour conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps". Tradition du "bon usage" toujours vivante aujourd'hui, toujours respectée, sinon perpétuée telle quelle: témoin les constantes rééditions de celui de Grévisse, au crédit toujours renouvelé, cas unique de "best seller" grammatical, incessamment reconduit, Bon Usage de Grévisse dont la littérature est toujours, sinon le modèle et la norme, du moins la référence et le garant.
"La façon de parler": "conformément à la façon d'écrire": toujours.
La langue française: une langue écrite, donc, d'origine, une langue écrite oralisée. Une langue écrite prescrite, imposée, inculquée, pour la première fois, à tous les Français, par l'école obligatoire de Jules Ferry, l'école de la République, comme langue orale de tous les Français, quand, pour la majorité d'entre eux, elle n'était encore qu'une langue étrangère – et de cela, à peine y a-t-il, est-ce croyable, un peu plus d'un siècle. La langue française, une langue... "naturelle", comme on dit...
Prestige et pouvoir, autorité du littéraire en France. Capable d'en imposer ainsi même au politique.
Mais attention! de quel littéraire s'agissait-il? Pas de n'importe lequel, à coup sûr! "La plus saine partie des auteurs du temps": toujours valable au XIXème siècle! – et peut-être même encore aujourd'hui... Il s'agissait, bien sûr, du littéraire reconnu, légitimé‚ autorisé, du littéraire institué: du littéraire déclaré tel, décrété tel, par institution. Appellation contrôlée. Appellation consacrée. Or justement, il existait bien toujours une institution exactement prévue à cet effet, une institution précisément créée pour instituer le littéraire – et le linguistique dans la même foulée (dès le départ, on le vérifie encore, la langue et la littérature sont tenues pour indissociables, dès le départ, donc, le linguistique ne peut être conçu que littéraire); une institution justement créée pour statuer en ces matières: l'institution ad hoc, l'autorité attitrée, indiscutée, indiscutable.
Et pourtant, dira-t-on, cette institution intangible – l'Académie Française – n'était-elle pas oeuvre d'Ancien Régime, n'était-elle pas une survivance, en pleine République, de cet Ancien Régime? Fallait-il que de surcroît, cette République en étendît même à la France entière l'autorité? Mais justement, voilà qui n'aurait certes pas été prévu au programme de l'Ancien Régime! En aucun cas il n'aurait été question alors, on s'en doute, d'universaliser, de populariser cette langue d'élite, à usage strictement réservé et préservé, dont l'Académie Française était précisément préposée à la garde jalouse, cette langue rigoureusement et exclusivement conçue par et pour le seul usage d'une aristocratie, sinon toujours de fait, du moins d'aspiration, par et pour le seul usage de la distinction.
Or cette distinction, la République, fille de la Révolution, ne tolérait plus qu'elle fût l'apanage d'une classe: n'était-ce pas pour cela même qu'elle avait été faite, la révolution, pour l'abolition des privilèges? Abolir, donc, le privilège de la distinction, ou plutôt, abolir la distinction comme privilège. Ce qui ne veut pas dire, on le voit, la supprimer. Voilà qui peut paraître paradoxal: généraliser, démocratiser, donc, la distinction, la "vulgariser", au sens étymologique: faire du peuple français tout entier un peuple distingué. On rêve très haut pour le peuple à la Révolution, on rêve au plus haut. Ce qui signifie aussi qu'on rêve à la place de ce peuple – dans son intérêt, bien sûr, "pour son bien"... Viser d'emblée pour lui la suprême dignité, la suprême valorisation sociale! Lui permettre enfin la revanche de son immémoriale humiliation socio-culturelle, en lui ouvrant enfin l'accès à ces mondes interdits, en faisant enfin tomber dans le domaine public ces domaines ataviquement réservés, cette chasse gardée, la plus jalousement, la plus férocement gardée de toutes, confisquer aussi ce bien au profit de tous, cette valeur nobiliaire de plus, la plus convoitée de toutes finalement, la mettre enfin à la disposition de tous. La distinction, en somme, pour tous sans... distinction. Nivellement par le haut.
Fascination toujours prégnante, même à la révolution française, surtout à la révolution française, on vient de voir pourquoi, du modèle aristocratique. Révolution bourgeoise, a-t-on dit ? – Révolution de "bourgeois gentilshommes" ! Les valeurs culturelles du peuple sont méconnues, ignorées, niées: on ne peut pas même concevoir que ce fût là de la culture. On lui "donnera" donc à ce peuple cette culture qui lui manque, dont il a été séculairement frustré! Cela, bien sûr, en "instruisant" ce peuple: par l'"instruction publique", comme on disait alors.
Instruction publique dont la base était l'initiation à cette langue française de la distinction, à cette langue littéraire. Devenue la langue française tout court. Pour tous les usages et tous les effets. Devenue la langue de tous les Français. La langue, donc, de leur "identité", c’est-à-dire à la fois de leur égalité et de leur unité : de leur unité par cette égalité, égalité devant et par cette langue, par ce même et unique usage linguistique.
Et c'est là que l'on touche à ce qui constitue sans doute la raison majeure de cette imposition de la langue française, de cette langue française, comme langue nationale, à la cause principale de cette "institution" du français, comme on disait à la Révolution – d'où la création de ce personnage au nom si spécifique, si particulier à la France, de l'"Instituteur", nom historique, "lieu de mémoire" de son pays, il y a quelques années pourtant remis en cause[3]; l'instituteur: le militant de la révolution, le militant de la langue française, pour la langue française, pour diffuser plus vite la révolution, les idées révolutionnaires, puis républicaines, dans les provinces de France, ou plutôt, les départements de la nouvelle France, de ce qui devait devenir, et notamment sous sa main, cette nouvelle France.
La langue française, donc, comme langue de la révolution, comme langue révolutionnaire. Tout à l'heure, on la disait langue de la distinction, langue aristocratique: n'est-ce pas contradictoire? – Non, pour les raisons qu'on a déjà commencé d'exposer: si l'on démocratise cette distinction, elle cesse par là-même d'être... aristocratique! Pour rester tout simplement une langue... supérieure. Car pour les hommes de la révolution, tout comme cela l'était déjà pour les grammairiens, ou pour le moindre "honnête homme" du XVIIème siècle (et comme cela l'est encore, sans doute, pour beaucoup de Français, et pour beaucoup d'autres peuples de par le monde) ; car pour les hommes de la révolution – comme il ressort du fameux et fondamental Rapport sur la langue française de l'Abbé Grégoire – il y a les langues inférieures, tels ces dialectes régionaux, qui moins que jamais alors méritent le nom de langue et que, pour la plupart d'entre eux, "patoisent" les Français, voire telles toutes ces variétés de français, qui n'ont, du reste, de français que le nom – toujours selon l’Abbé Grégoire – et que ne parlent, au plus, alors, qu'une quinzaine de départements; il y a donc ces langues «inférieures», et il y a les langues supérieures, et la "plus supérieure", pour ainsi dire, de toutes, la langue française, celle justement que pratiquent l'Abbé Grégoire et les autres députés, ses confrères. Supérieure elle le serait par ses qualités de langue précisément, ses capacités lexicales et syntaxiques et les performances d'abstraction qu'elles permettraient d'atteindre. Supérieure, en somme, parce qu'elle serait, par excellence, une (sinon la) langue de la pensée, une (sinon la) langue de la raison.
Telle serait la langue française. Ainsi forgée par le rigoureux travail exercé sur elle par les grands auteurs du XVIIème siècle, travail poursuivi par les philosophes des Lumières – ces "maîtres à penser" de la révolution –, pour en faire même une langue proprement idéologique. Et c'est cette langue prête à l'emploi qu'eux, les hommes de la révolution, ont eu cette chance d'hériter, de savoir manier, c'est cette langue sur mesure à laquelle ils n'ont plus qu'à donner le dernier "coup de pouce" nécessaire: lui imprimer la force illocutoire et perlocutoire qui lui manque, et que seules peuvent lui inspirer, bien sûr, ces circonstances exceptionnelles qu'on est en train de vivre, cet état d'urgence, pour parachever enfin l'ouvrage, pour faire enfin d'elle ce vers quoi, au bout du compte, tout ce travail, toute cette évolution tendaient: une langue politique, l'instrument même de leur révolution.
C'est-à-dire de sa propagande, de sa diffusion à travers le pays. Encore fallait-il que ce pays comprît cette langue. Il fallait donc avant tout la lui "donner". La tâche révolutionnaire la plus pressante était bien la tâche linguistique: pour faire de tous ces "sujets" des "citoyens", l'objet même de cette révolution, pour former une «nation», une vraie, c’est-à-dire émanant d’une même «volonté nationale», une nation «une et indivisible. Pas d'unité nationale – et donc pas de révolution – sans unité linguistique, sans cette unité linguistique, d'abord.
Programme qui, en réalité, a connu la fortune de beaucoup d'autres projets révolutionnaires, indéfiniment ajournés, d'un siècle parfois (et pour certains d'entre eux de plus encore!), ce qui a presque été le cas de celui de cette unité linguistique, de cette unité nationale par la langue – que n'a entreprise enfin que la IIIème République: par l'école gratuite et obligatoire et... l'instituteur.
Voilà pourquoi et comment cette langue française qui, avant tout, fait l'unité, l'identité de la France, cet idiome – n'est-ce pas bien ainsi que, significativement, on l'appelle? – dans lequel, avant toute autre chose, les Français aujourd'hui se reconnaissent comme tels, voilà comment ce français que la France parle aujourd'hui est le descendant direct de cette langue de la distinction élaborée par ses grands écrivains du XVIIème siècle, ses grands écrivains dits "classiques".
Et voilà comment l'identité de la France peut apparaître comme littéraire d'origine, fille – ou arrière-petite-fille – de son Grand Siècle, le siècle de son également Grand Roi. Tel n'est pas le moindre des paradoxes de la... République Française.
Les implications de ce fait singulier n'auront pas fini de sitôt de répercuter leurs effets sur la vie de ce pays, sur ses moeurs sociales et politiques, sur sa culture.
En effet, malgré l'évolution particulièrement accélérée qu'elle aura subie, durant ces dernières décennies, la langue française ne peut que difficilement perdre la mémoire de ses origines, de ses principes fondateurs, de ce qu'elle est. D'autant que les Français, par crainte de cette dilution, qui menace tous les peuples aujourd'hui, dans l'indifférenciation d'une civilisation chaque fois plus planétaire, n'ont jamais été aussi compulsivement possédés du besoin mémoriel. Besoin, d'ailleurs, activement entretenu, sinon souvent suscité‚ par l'Etat français lui-même et la politique concertée de la mémoire qui est tout particulièrement la sienne depuis quelques années.
Ce en quoi cet Etat ne fait guère que perpétuer cette tradition, décidément bien ancrée dans ses moeurs, de l'interventionnisme culturel – et notamment, en cette matière si fondamentale pour un pays: sa langue.
On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, que la mémoire historico-culturelle des Français soit avant tout, reste avant tout, une mémoire d'Etat. Ils s'en remettent entièrement à lui pour cette question pourtant vitale, cette question identitaire. Ils attendent tout naturellement de lui cette prise en charge, une de plus. C'est l'Etat, avant tout, qui dit à la France, qui doit dire à la France: "souviens-toi de ce que tu es", "souviens-toi que tu es la France"... C'est-à-dire, surtout, cela va sans dire, un pays d'institutions. Mémoire et culture stato-centrées, comme le montre Pierre Nora[4]. Mémoire et culture instituées, institutionnalisées.
C'est ce qui explique que cet Etat, à la veille du XXIème siècle, puisse continuer encore tout sereinement de statuer parfois autoritairement en matière de langue...
Langue toujours imposée. Langue qui ne peut si facilement oublier qu'elle doit son existence à son institution obligatoire, et exclusive.
Mémoire d'Etat. Mémoire monumentale et prestigieuse, et fière et sécurisante. Mais aussi mémoire répressive et frustrante, ou même mutilante.
Mémoire linguistique – et donc culturelle et sociale – sans doute encore quelque peu traumatisée que celle des Français, du fait de cette institution de ce qui devait devenir pour tous leur langue... maternelle. D'autres blessures sont, en effet, venues, de ce fait, se superposer à l'antique et fondamentale "fêlure" oïl/oc, jamais complètement effacée, à en croire Braudel[5], d'autres blessures linguistiques dont la France commence à peine à se relever, et qui mettront sans doute longtemps encore à se cicatriser.
Ainsi, cette langue française qui devait au départ servir d'instrument de leur liberté, de leur égalité, de leur unité, devait en fin de compte, ironiquement, fonctionner aussi comme outil de répression – d'autre sorte: ethnique et culturelle –, de discrimination sociale – toujours – et finalement, donc, de désunion des Français. C'était forcé: ses origines et les principes aristocratiques et autoritaires qui la fondent ne pouvaient pas ne pas vicier à la base la mission pourtant révolutionnaire dont elle était investie. Et qui l'aura été: il ne s'agit certes pas de minimiser l'importance considérable du rôle qu'elle aura pu jouer, le formidable programme qu'elle aura permis de mettre en oeuvre à la vaste échelle de tout ce pays, pour la formation civique de tout ce peuple, pour empêcher à tout jamais le retour de l'Ancien Régime des privilèges, de l'Ancien Régime d'absolutisme, d'arbitraire, de servitude.
Cependant, il existe aussi, heureusement, il a toujours existé‚ en France, une autre mémoire, une mémoire parallèle, plus invétérée encore que l'autre, l'officielle, une mémoire atavique, et qui ne s'en remet pas à l'Etat, elle, pour être maintenue vivante, pour être entretenue, qui s'est même développée, d'ailleurs, contre cet Etat et ses prétentions accaparantes, une mémoire anarchique, et qui instinctivement revient aux Français chaque fois que leurs libertés sont contrariées, une mémoire frondeuse, impertinente, irrévérencieuse, goguenarde, pétillante, inventive, qui n'a jamais cessé, de parasiter l'autre, de la subvertir, de la "feinter".
Voilà pourquoi, si certaines langues régionales et variétés du français ont à jamais, hélas, disparu, les parlers populaires, eux, n'ont jamais, heureusement, cessé de fleurir en France, les Français n'ayant cessé de fréquenter, parallèlement à l'autre, l'obligatoire, la libre école buissonnière de la langue française.
Parlers populaires qui, cependant, ont été longtemps voués au mépris académique – et donc social. A plus forte raison étaient-ils frappés d'ostracisme littéraire. Même le "bonnet rouge" que Victor Hugo et certains romantiques ont tâché de "mettre" à l'écriture n'a pas fondamentalement libéré celle-ci de son carcan classique. Il a fallu toute la force et l'obstination de l'audace et du génie, il a fallu des Zola, des Queneau pour que soient enfin reconnues et célébrées la verve créatrice et la puissante poéticité de cette langue du peuple.
Depuis quelques années, les habitudes et les attitudes linguistiques des Français ont été le théâtre de profondes mutations. Plus vivace que jamais, l'argot triomphe de toutes les réticences et de toutes les résistances, pénètre toutes les classes et tous les milieux. La langue écrite même, la littérature de fiction, surtout, mais aussi le reportage et l'essai journalistique, l'accueillent désormais plus librement.
Aujourd'hui, d'ailleurs, les modes de parler en France sont en perpétuel changement, comme pris à leur tour de cette même panique de la dévaluation, de ce même délire de renouvellement permanent, de ce même stress, de ce même vertige de pressante et constante actualisation qui sont la fièvre endémique de nos temps modernes, le principe moteur de notre monde marchand.
Du coup, une nouvelle forme de ségrégation a peut-être fait son apparition, celle qui "distingue" (la "distinction", toujours...) les initiés de la langue, les "branchés", des autres, ceux qui "débarquent", que l'on considère avec un certain dédain. Plus, d'ailleurs, que d'une ségrégation, ne faut-il pas parler plutôt d'une sorte de pression sociale qui s'exerce, sans doute un peu terroriste, mais aussi assez vivifiante, pour la langue. Un Français digne de ce nom, reconnu comme tel par la communauté des siens, est, en somme, celui qui a cette curiosité constante de sa langue, des dernières nouveautés la concernant, il est donc celui qui se maintient constamment au courant de l'actualité en la matière, qui ne manque pas le train, qui n'arrive pas trop tard, après l'événement. Un Français digne de ce nom cela ne "débarque pas»! D'où cette obligation nationale, vitale, qui est la sienne, d’être constamment sur la brèche linguistique. Il est celui qui vit cette mise en demeure permanente d'incessante invention en même temps que d'incessant recyclage langagiers; mise en demeure permanente, en somme, de savoir sans trêve mettre en oeuvre des capacités créatives et cognitives en la matière, pour ne pas s'exclure, pour ne pas se sentir exclu de la communauté.
Mais un Français aime et sait faire cela comme il respire: ce talent ou ce génie, ce goût, il les a tétés avec le lait, avec la langue maternels. C'est à ce signe, ce signe idiomatique, qu'un Français reconnaît, le plus infailliblement peut-être, un autre Français. Identité française: identité‚ donc, avant tout, linguistique, ludiquement linguistique, c'est-à-dire toujours, finalement, littéraire...
Les temps modernes, c'est la vie tout entière des Français mise en état d'urgence. Leur langue aussi: mise en demeure de production accélérée, de renouvellement accéléré et incessant de ses stocks d'expressions. Expressions idiomatiques, les plus intraduisibles de toutes, les plus inaliénables, les plus identitaires, produites ainsi à la pelle. Virtuose de sa langue jamais le Français n'a été aussi constamment sommé de l'être. Mais le stress linguistique moderne ne vient, encore une fois, en fin de compte, qu'exacerber la plus irrépressible de ses tendances, de ses voluptés: le ludisme verbal. Le jeu de mots, le bon mot, le mot d'esprit, certainement, et aujourd'hui plus que jamais, le sport le plus national des Français!
Jamais donc les Français n'ont pu comme aujourd'hui s'en donner autant à coeur joie avec leur langue! Jamais ils ne se sont regardés autant et aussi narcissiquement à son miroir, jamais ils ne s'y sont autant reconnus: plus que jamais égaux à eux-mêmes, des passionnés de leur langue, des littéraires...
[1]Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1974, II, p 272.
[2]Des Mots et des mondes, Paris, Hatier, 1991, pp 177 sq.
[3]Pour des raisons, argue-t-on, de valorisation professionnelle: on préfère "professeur d'école primaire"! le banal de partout! l'anonyme! Avoir honte de son nom, ce nom qui a fait la France, c'est renier ses origines, renier ou, pire peut-être, ignorer son histoire, son rôle historique, ne pas savoir y puiser et fonder sa dignité‚: la façon la plus sûre, et la plus rapide, de se dévaloriser – y compris, peut-être, monétairement...
[4]Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1986, notamment, II, **, pp 355 sq et II, ***, pp 647 sq.
[5]L'Identité de la France, Paris, Arthaud/Flammarion, 1986, I, pp 72-73.